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Ce matin je fus réveillée aux aurores par un mauvais rêve. Je passe le reste de la nuit à tourner en rond dans le salon. J'ai malheureusement oublié mon livre dans la chambre de Lunna, ma colocataire.
Cela fait 1 an que nous vivons ensemble. Proposer d'avoir une colocataire est certainement la meilleure chose que j'ai fais depuis que mes parents ont cessé de me parler. Non pas que j'ai besoin d'argent, mais la compagnie de mon amie me permet de garder les pieds sur terre. Je croise mon reflet dans le miroir. Toujours le même visage trop maigre entouré de mes boucles couleur sang. La tristesse se lit sur tous mes traits, malgré les efforts que je fais pour la dissimuler. Ces yeux que tout le monde trouvent si magnifiques, je les arracherai volontiers pour ne plus voir le malheur du monde. Mon regard vert est éteint, sans espoir. Il est vide de sens. Je me détourne de mon image et vais sur notre ordinateur sans savoir trop quoi faire. Je finis par continuer mon roman, que je dois terminer pour la fin de l'été. Je suis tellement absorbée par mon activité que je n'entends pas Lunna se lever. Quand elle pose sa main sur mon épaule je sursaute et tombe à côté de la chaise. Lunna éclate de rire : - Excuse moi Jude. Je ne voulais pas te faire peur.
Ses boucles anglaises dans les tons châtains entourent son visage. Ses yeux bleus sourient autant que sa bouche. Elle est assez petite ce qui la rend encore plus mignonne. C'est une fille qui déborde d'énergie, toujours en train de rire et de bonne humeur. Elle est très agréable et je ne regrette pas de l'avoir choisie comme colocataire et amie.
Après un petit déjeuné en compagnie de Lunna, je descends prendre le courrier. La concierge m'intercepte et me demande :
- Melle Jude ? Etes vous au courant de l'arrivée de vos nouveaux voisins ?
- Ah non, on ne m'avait pas prévenu. Quand arrivent-ils ?
- Dans l'après-midi me semble-t-il.
- Bien. Je vous remercie de m'avoir prévenu.
L'appartement voisin est vide depuis près de 2 mois. La vieille femme qui vivait là s'est vue enfermée dans une maison de retraite, non loin de la résidence de ses enfants. En remontant j'annonce la nouvelle à Lunna qui s'écrie :
- J'espère que se sera des jeunes qu'on puisse rigoler ! Y a que des vieux dans cet immeuble !
- Ben au moins ils ne font pas de bruit.
- Fait pas ton associable ! Et si s'était des beaux mecs ?
- Ça devient tout de suite plus intéressant, je réponds avec une moue d'approbation.
- On a besoin d'hommes nous qu'est-ce qu'ils croient ici ?!
- Oui mais c'est peut être un couple avec un petit bébé.
- Arrête tu me gâches tous mes plans !!
- Bien je te laisse baver, moi je vais au boulot.
- D'accord. On se retrouve pour manger ?
- Comme d'habitude, dis-je en sortant de l'appartement.
Je descends les escaliers quatre à quatre, comme à mon habitude, pour me jeter dans ma voiture. Je conduis ma petite 106 jusqu'à mon lieu de travail, une boutique de vêtements sur mesure. Après des études de stylisme, je me suis associée à une créatrice de robes de mariée. Je passe la matinée à dessiner des robes et prends ma pause déjeunée vers midi pour rejoindre Lunna à notre pub irlandais préféré. Nous y mangeons une bonne grosse pomme de terre pleine de fromage et de jambon. Un vrai régal. Au fils de la conversation, on en vient à reparler de nos futurs voisins et à les imaginer.
- Je suis sûre que se sera des beaux mecs, susurre-t-elle.
- C'est peut-être des filles ?
- Elle t'as dit quoi exactement la concierge ?
- Euuh. Que nos voisins arrivaient cette après-midi.
- Donc ce sont des garçons !
- Ou un couple...
- Disons que ce sera des garçons, l'idée me plaît plus. Comment tu les imagines ?
- Je préfère pas me les imaginer parce qu'on sait jamais. On va tomber sur des no life boutonneux, je dis en grimaçant.
- Arrèèèteuuuuh !!! Moi je vois bien un rasta !!!
- Un beau ténébreux plus, je dis levant les yeux au ciel.
- Oh les deux se serait parfait. Dis moi tu t'es levée tôt ce matin.
- Oui, je murmure.
- Tu as encore fais un cauchemar ? me demande-t-elle.
Je hoche la tête. Cela fait 3 ans que je fais le même cauchemar. J'entends des cris, des plaintes, je vois du sang et surtout je vois mon ex, un couteau plein de sang dans la main. Je revis cette scène presque chaque nuit. C'est un supplice car, en plus de l'avoir vécu une fois, le couteau s'enfonce de plus en plus profondément dans mon c½ur. Lunna me regarde avec un air inquiet comme à chaque fois que l'on aborde ce sujet sensible. C'est avec grand peine qu'elle me laisse repartir au boulot, un peu émoustillée par ce souvenir. Je passe l'après-midi à faire les patrons de mes robes et sors un peu plus tôt que d'habitude. Je décide d'aller chercher Lunna à son travail. Elle bosse en tant que médecin légiste à la police, juste en face de l'espace pour les jeunes. Je m'assoie sur le petit muret, là où tout les jeunes se retrouvent. Je hais cet endroit qui grouille de monde et surtout de jeunes qui crient et s'insultent... Cette ambiance me rappelle que des mauvais souvenirs. Je déteste être parmi les jeunes de mon âge. Un mec se rapproche de moi en rigolant avec ses copains. Il m'aborde pour me demander du feu. Je lui tends mon briquet et il me prend la main en disant :
- Ça te dirait qu'on baise ?
Je fais de gros yeux ronds et il pouffe :
- Non mais elle m'a cru !!! Elle a gavé marché ! Mais jamais je toucherais un thon pareil !! Comment t'as trop rêvé !
Je murmure entre mes dents :
- Mais va te faire foutre !
Lunna sort à ce moment là de la police et danse jusqu'à moi. Elle me sourit et me dit :
- On y va ? Il me tarde de voir la tête de nos voisins.
Nous prenons donc la route de la maison. Lorsque nous arrivons, un gros 4x4 stationne devant la porte.
- Ça sent mauvais, je murmure.
- Tu crois que c'est leur voiture ? jubile Lunna.
- Ben on verra bien.
Je contourne le monstre pour pouvoir m'engager dans l'entrée de l'immeuble. Arrivée en bas des escaliers, je lève les yeux. Un jeune homme est de dos. Ses cheveux sont noirs et descendent le long de ses épaules coiffés en pétard. Quelques mèches blanches parsèment sa chevelure. Son T-shirt suit les formes de son dos et de ses bras. Un peu intimidée, je commence à monter les escaliers. Le jeune homme entre dans l'appartement, quand je suis percutée par une horde de tentacules. Je pousse un cri et tombe dans les escaliers. La personne qui m'a bousculé ne prend pas le temps de regarder si tout va bien. Elle fonce vers la voiture sans se retourner. Lunna arrive en courant et m'aide à me lever.
- Ça va ? s'inquiète-t-elle.
- Hum, je crois que je vais me rentrer. Ça ne doit pas être mon jour.
Je me retourne est tombe nez à nez avec des yeux marrons qui pétillent. Je sursaute mais ne peut néanmoins retirer mes yeux de ces prunelles pleines de questions, de mystère et d'espoir. Je fais un effort considérable pour ne pas fuir à toutes jambes et chuchote :
- Salut...
- Bill viens m'aider !!!!!! hurle les tentacules dans la voitures.
Je vois des dreads remonter à toute allure les escaliers, une casquette, un T-shirt ample et un bagguy pour compléter le tout. Je bouillonne et me mets à crier :
- Ça te dérangerais de t'excuser ?
- Pourquoi ? Qu'est-ce que j'ai fais ? demande le dreadeux.
- Tu m'as bousculé ! J'aurais pu me faire très mal.
- Il ne l'a pas fais exprès... dit le jeune homme en face de moi.
- Mais oui bien entendu. Je me casse ! Je t'avais dis que si c'était des jeunes se serait la merde !!!!
En hurlant je me dirige vers notre appartement, tourne la clef comme une furie, ouvre la porte violemment, jette mes affaires sur le canapé et questionne, toujours en hurlant :
- Lunna tu restes dehors ?
- Euuuuh non, non j'arrive... Excusez la.
- Quoi excusez-la ? J'hallucine c'est moi qui me fais agresser et c'est eux qu'on défends !
Je pars comme une folle dans ma chambre, claque la porte, me mets mon casque sur les oreilles et mets la musique à fond pour ne plus entendre le bruit du monde.